Image; appareil LOMO Fish Eye, photo scannée. Début de soirée, début Juillet.
J'admire les personnes solitaires. Ces extraterrestres qui réussissent à rester seul, avec eux-mêmes.
J'ai commencé à faire mes cartons. Dieu sait qu'il y a du travail, puisque je n'ai rien jeté, ou presque, ces trois dernières années. J'ai trié, jeté, rangé dans des boites puis refermé par un gros scotch marron. J'ai relevé la tête, observé le résultat, et ai finalement et lamentablement rouvert les cartons pour en ressortir la moitié.
Le silence m'angoisse. Le vide m'angoisse. La solitude m'angoisse. L'immobilité m'angoisse. Et cette pièce rangée, ordonnée, avec ses murs blancs redevenus vierges de toute trace de vie m'a été insupportable. Bien au delà de ce que j'aurais pu penser. Je savais que j'avais besoin de laisser apparent dans les lieux où je vis, des sortes de traces de ma présence, des sortes de preuves. Des preuves. Je ne sais pas de quoi précisément; dire que j'ai besoin de preuves de mon existence, de mes expériences, de ce que j'ai vécu comme pour me rappeler que ça s'est passé, en vrai, me parait tellement simplet que j'ai du mal à m'en persuader. Malgré tout, c'est pour l'instant l'explication la plus évidente. Nièvre et sentimental. Le pire est qu'au fond, et cela malgré mes objections, c'est sûrement ce qui me qualifie le mieux encore une fois.
Je les admire, vraiment. Ces gens qui n'ont pas besoin des autres, pas besoin d'une pièce où s'étale leur vie, leurs souvenirs par le biais de photographies, de livres, de cd, de vêtements ou d'une infinité d'autres objets plus insignifiants les uns que les autres de prime abord. Penser qu'une personne peut ne pas avoir besoin de ces traces, ne serait-ce que quelques magazines en biais sur une table basse ou un post-it! sur un mur, pour affirmer le fait qu'un être humain évolue dans cet espace me parait inimaginable. Qu'est-ce qu'une personne sans son vécu? Peut-on, honnêtement, être indépendant des gens qui nous entourent, qui partagent nos journées? Un être humain peut-il être totalement vierge de toute relation amicale, familiale, sentimentale, professionnelle, ou en tout cas, ne pas en être tributaire? Ces magazines, ces post-it!, ces vêtements, ces carnets de croquis etc... sont une espèce de transposition matérielle d'un être vivant. Dans le cas présent, moi. Et ce sera peut être la phrase la plus pitoyable que j'écrirai jamais sur cette page internet, mais jeter ces bouts de papiers, ces stupidités en somme, revenait au niveau psychologique à me jeter à la poubelle. Symboliquement parlant, j'aurai eu l'impression de brûler, déchiré, piétiné ou plus simplement renié ce que je suis, ou les choses qui font ce que je suis. Nous avons notre mémoire, partiellement accessible, qui garde chacune de nos expériences. Et c'est peut être justement cette mémoire qui me fait réagir comme ça. Ou plus précisément sa maladie qui m'a marqué toute mon enfance. 80 ans de vie, de souvenirs, de vécu, et puis on claque des doigts et tout s'efface. Comme un disque dur qui grille. La vie peut parfois être franchement étrange. C'est peut être tout simplement ça le but de toutes ces personnes comme moi: nous gardons, gardons, gardons et gardons, pour avoir à chaque instant sous les yeux la preuve matérielle que nous consumons notre existence, comme pour pouvoir nous coucher le soir en ayant l'impression d'occuper de manière correcte le temps que nous avons à passer ici, avant de mourir. Tout cela n'aurait aucun sens si nous ne courrions pas vers notre fin. Une sorte de jeu, pas franchement drôle.